La tolérance est un des fondements si ce n’est le fondement de la vie en société. Elle doit être totale sauf en cas d’insultes ou d’injures : cas sans doute difficiles à déterminer selon les
situations. Ce principe n’en repose pas moins sur une saine logique. La tolérance est ce qui permet de vivre ensemble car elle est synonyme d’acceptation des opinions, idées et propos de l’autre.
Elle est dans le fond la conséquence de la multiplicité des opinions au sein de la société et de la nécessité d’un débat public réel donc contradictoire voire violent. Elle est inséparable de la
confiance dans la solidité du tissu social et de sa résistance à la confrontation des avis.
Ces remarques banales en elles-mêmes sont pourtant régulièrement oubliées aussi bien
par nos législateurs peut-être bien intentionnés mais d’une extrême maladresse que par ceux qu’il convient d’appeler la bien-pensance. Je pense ainsi, par exemple, que même les opinions racistes,
antisémites ou négationnistes ont droit d’être exprimées et défendues en public. On a le droit de dire : je n’aime pas les Noirs, les Arabes, les Juifs. On a le droit de dire qu’on ne croit pas en
la réalité des chambres à gaz. On a le droit d’avoir des opinions machistes.
Cette liberté fondamentale est malheureusement attaquée sur deux fronts. D’abord par des lois dites « mémorielles » qui ont pour but d’interdire l’expression de certains avis tout comme on interdit
certains actes. La loi la plus claire à ce sujet est la loi Gayssot qui est tristement explicite : « Article 24 bis. - Seront punis des peines prévues par le sixième alinéa de l'article 24 ceux qui
auront contesté, par un des moyens énoncés à l'article 23, l'existence d'un ou plusieurs crimes contre l'humanité tels qu'ils sont définis par l'article 6 du statut du tribunal militaire
international annexé à l'accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d'une organisation déclarée criminelle en application de l'article 9 dudit statut, soit par une
personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale. »
De manière plus générale je m’oppose à une tendance extrêmement grave consistant à vouloir restreindre la liberté de pensée elle-même. Je pense que cette restriction est tout simplement
attentatoire aux libertés fondamentales et proprement aliénante. J’espère ne pas céder à ce que les Allemands appellent la « Grosssprecherei » c’est-à-dire à une tendance à l’enflure verbale en
disant cela mais plutôt mettre le doigt sur une dérive plus grave qu’on ne croit.
Ainsi le « politiquement correct » par exemple a bien pour conséquence non pas d’interdire certains mots mais d’empêcher certaines idées. On n’a plus le droit de considérer qu’il existe des Arabes
mais « Beurs » ou des « Magrébins », des Noirs mais des « Blacks », des clochards mais des « sans domicile fixe», des Juifs mais des « Israélites », des gros mais des « personnes en surpoids » etc.
Le politiquement correct n’impose pas des mots mais une grille de lecture du monde. Il n’y a pas en France des Français d’origine arabe ou africaine qu’une grande partie de la population (mais
aussi eux-mêmes en partie) considère comme des étrangers mais des « Beurs » et des « Blacks » dont on ose à peine dire qu’ils ne sont pas blancs. Il n’y a pas en France des clochards vivant de la
mendicité et des aides d’Etat mais des gens obligés de changer de domicile à date régulière, pardon, je voulais dire des « sans domicile fixe ». Il n’y a pas non plus de gros victimes de
dispositions génétiques défavorables ou ayant une mauvaise hygiène de vie mais des individus en « surpoids » et donc pas à peine moins mince que les autres. Ceci me rappelle hélas la novlangue du
roman 1984 de Georges Orwell dont la fin n’était pas la mise en place d’un langage plus riche et plus adapté à la propagande socialiste. Son but était bel et bien d’empêcher le libre exercice de la
pensée en simplifiant et en détruisant systématiquement le langage.
Cette bien-pensance au sens propre du terme repose sur deux institutions : les médias et en partie l’école. Dans le fond il s’agit d’empêcher les gens de penser ce qu’ils veulent en leur jetant
l’opprobre publiquement. L’humiliation, le terrorisme intellectuel, les moqueries et les rires toujours fatals au pays de Voltaire comme a dit une fois Alain Finkielkraut. Tout ceci fonctionne
comme un ensemble de mécanismes qui semblent être guidés quasiment par une main invisible. Citons d’abord nos habiles législateurs. La loi Taubira précise ainsi: « Article 2. Les programmes
scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent. La coopération qui permettra de
mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous
les autres territoires ayant connu l'esclavage sera encouragée et favorisée. » Non, le but de l’école n’est pas de dire ce qu’il faut penser mais de permettre de penser. L’école n’a pas pour but de
mettre des idées bien précises dans la tête des élèves mais de leur permettre de développer une vision critique, rationnelle et différenciée du monde et des êtres. Elle ne doit pas insister sur
l’esclavage ou sur la Shoa en tant que tels mais faire comprendre et connaître l’ensemble des évènements nécessaire pour une bonne compréhension du monde passé et actuel.
Les médias sont l’autre outil de pression et ô combien efficace. On se souvient tous de la polémique autour de l’affaire Renaud Camus, des propos de Le Pen sur la Shoa ou sur l’inégalité des races,
des propos contre les homosexuels de Christian Vanneste, de la campagne menée constamment par les « chiennes de garde » (nom qui en dit long) contre les machistes ou mal-pensants anti-féministes
etc. Ce qui me frappe ici c’est qu’on ne cherche même pas à réfuter ces idées par des faits et des raisonnements. La première réaction de beaucoup est morale. On tient l’autre en tant que personne
pour un salaud et on lui refuse le statut de personne pensante pour en faire un individu rempli de haines, un raciste ou un machiste attardé. Et dans le fond pour un assassin. Dites « sale Juif »
et vous voici transformé en nouvel Eichmann. Dites « sale nègre » et vous êtes alors un nouveau négrier. Dites « mal baisée » et vous voici responsable de l’excision et du sort fait aux femmes dans
le monde.
Manière étonnante de faire. Elle refuse tout simplement de se placer sur le terrain de la discussion, de la démonstration et du débat. Ce ne sont pas les mots ou les idées qui sont dangereux mais
les actes. Si vous voulez lutter contre la haine et la sottise ayez confiance en l’intelligence de l’autre et soyez tolérants. Pour cela il faut se rappeler que la démocratie repose non sur
l’exclusion de certaines idées mais sur la capacité à affronter leur choc et leur violence.